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Accueil / Lettre d'information / L'utilisation des médias numériques en promotion de la santé. Une lettre spéciale
 
 
Février 2015
L'UTILISATION DES MÉDIAS NUMÉRIQUES EN PROMOTION DE LA SANTÉ. UNE LETTRE SPÉCIALE
DU PEPS AQUITAINE
   
     
En avril 2014, la Conférence Régionale de la Santé et de l’Autonomie d’Aquitaine lançait sur internet et sur les réseaux sociaux, un grand débat sur la santé psychologique des 15/25 ans.
Le Peps Aquitaine souhaite mettre en lumière d’autres démarches de prévention, d’éducation à la santé, de promotion de la santé intégrant ces outils numériques (blog, forum, réseaux sociaux, applications). En novembre 2014, une quarantaine de professionnels assistaient à la 4ème journée régionale du Peps intitulée «Promotion de la santé 2.0, état des lieux, enjeux et perspectives». Nous vous proposons aujourd’hui une lettre entièrement consacrée à ce sujet.
Nous remercions Géraldine Goulinet-Fité, doctorante et chargée d’études du programme RAUDIN (Recherche Aquitaine sur les Usages pour le Développement des Dispositifs Numériques), pour sa contribution à ce dossier, à travers un article reprenant les grands questionnements qui ont émergé lors de cette journée de travail.
Bonne lecture !
 
SOMMAIRE
     
 
Les actions communautaires de Aides et le web 2.0
 

Par Mathilde Carreau, Aides Aquitaine.

Aides a pour objectif la fin des épidémies VIH et hépatites, et met en place des actions de santé sexuelle avec dépistage rapide qui ciblent les publics les plus touchés et les plus éloignés du système de soin classique (gays/HSH - Hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, migrants Afro-caribéens, consommateurs de produits psychoactifs…)

Aujourd’hui, le Web et les réseaux sociaux sont devenus de nouveaux lieux de vie « virtuels », où l’on se retrouve et où l’on drague. Nous y retrouvons une partie des communautés qui ont délaissé les lieux identitaires dans lesquels nous intervenons. C’est un espace anonyme où il est possible d’avoir une sexualité différente de celle de la vie publique (ex : travailleurs-euses du sexe, HSH ayant une « double vie ») et c’est aussi un espace virtuel sans limitation géographique qui recrée un « milieu », un espace d’échanges en dehors des pôles urbains. Face à cette nouvelle dynamique communautaire, nous avons fait le choix d’investir le web 2.0 pour rendre visible nos actions sur un espace public virtuel de manière personnalisée et anonyme, afin de faire partie de ce paysage communautaire en tant qu’association ressource en matière de santé sexuelle. Sur la Gironde nous utilisons trois canaux :

 

Les sites communautaires locaux

Nous apposons une bannière renvoyant vers le site de AIDES sur les sites communautaires/identitaires locaux : sites d’annonces, forums, sites d’établissements qui reçoivent les publics cibles… Ainsi les personnes ayant l’habitude de fréquenter ce type de sites peuvent en un clic avoir accès à l’ensemble des actions de AIDES.

 

Facebook

Depuis 2011 nous constituons peu à peu une communauté de près de 2000 profils faisant partie des publics prioritaires sur notre territoire. Chaque jour nous annonçons le lieu et les horaires de nos actions à venir pour que nos contacts puissent nous rejoindre en fonction de leurs habitudes de vie. Nous créons des opérations de communication autour de journées thématiques dans l’idée de créer des cyber débats. Notre page Facebook est aussi un moyen d’entrer en contact avec nous de manière confidentielle, via la messagerie instantanée.

 

Les applications géo localisées sur Smartphone

Nous avons un compte AIDES sur plusieurs applications de rencontres géolocalisées : Grindr, Scruff… Cette présence nous permet de rentrer en contact avec les personnes à proximité, et de toucher un public très ciblé qui se définit gay ou HSH. Ce profil est également un moyen pour les personnes de nous contacter directement de manière confidentielle.

 
 
Prévention et réduction des risques en contexte festif : le plan B !
 

Par Anne-Cécile Rahis, DaAdd - Dispositif d'appui Aquitain drogues et dépendances.

Leplanb.info est un site de prévention et de réduction des dommages créé avec les étudiants, les associations étudiantes et les professionnels de santé et de la prévention d'Aquitaine.

Dédiés aux étudiants et jeunes dans leurs contextes de vie et de fête, www.leplanb.info, accessible sur tous les supports électroniques, propose des réponses documentées sur les usages et les dommages et engagent à mobiliser des ressources et/ou des alternatives pour les soirées et les situations à risque : plans B !

- un verre "lebarduplanb" pour prendre la mesure et doser son verre avec des biscuits apéritifs, des bouchons de soda, des préservatifs, un sucre, des pièces de monnaie.

- un "VIP pass" pour rentrer, les options qui s'offrent en fonction de l'heure et de la distance à parcourir.

- un GPS pour organiser ses soirées en toute sécurité,

- des auto-questionnaires pour s’évaluer,

- des ressources pour se connecter, pour en parler.

 
 
Promotion de la santé 2.0, état des lieux, enjeux et perspectives.
 

Par Géraldine GOULINET-FITÉ

Doctorante en sciences de l’information et de la communication, Université Bordeaux Montaigne, équipe de recherche MICA (Médiations, Information, Communication, Art)

Chargée d’études e-santé, programme RAUDIN (Recherches Aquitaine sur les Usages pour le Développement des Dispositifs Numériques)

 

L’émergence des technologies de l’information et de la communication dans le champ de la promotion de la santé est une réalité qui nécessite de s’interroger sur l’évolution des pratiques qu’elles engendrent. Au delà de l’intégration de ces nouveaux outils dans les démarches d’éducation, de promotion, de prévention comment et en quoi peuvent-elles agir sur les comportements des usagers ? Permettent-elles de lutter contre les inégalités sociales et territoriales sous la seule condition d’une amélioration d’accès à l’information ? Sont-elles un levier indiscutable à la démocratie sanitaire ? En écho aux débats tenus le 27 novembre dernier à l’occasion de la journée d’étude organisée par le PEPS Aquitaine, cet article propose de reprendre ces grands questionnements en s’appuyant sur l’état de l’art actuel et des expériences menées en région.


Médias et promotion de la santé, une alliance historique.

Traiter de la médiatisation numérique dans le champ de la promotion de la santé revient à se questionner en premier lieu sur le rôle de la communication, de la médiatisation, de la publicisation en santé et de ses interactions entre sphère publique et sphère intime. Reconnue par la Charte d’Ottawa (OMS 1986) comme une des 5 politiques complémentaires et essentielles permettant de confier aux collectivités et aux individus le soin d’améliorer leur propre santé, l’Information-Education-Communication (IEC) vise à faciliter l’adoption, le changement ou la consolidation des comportements favorables au bien-être individuel et collectif.

L’usage des médias devient l’une des stratégies mises en œuvre de l’IEC. Leur emploi sert à influencer les comportements en agissant sur les croyances et les attitudes individuelles et collectives. Par ce procédé, c’est également une manière d’interagir sur le « recadrement de perspectives » (advocacy) afin de modifier les perceptions de l’opinion publique vis à vis des normes sociales en santé. Ainsi, la médiatisation est certes un moyen de transmission, mais c’est surtout le vecteur informationnel dont se saisissent les acteurs, qu’ils soient professionnels de santé, institutions publiques ou professionnels du marketing pour diffuser des messages de prévention, d’éducation et de promotion de la santé (Romeyer, Paillart, 2012).


D’un modèle linéaire au bouleversement de l’empowerment.

Historiquement, c’est entre la fin de la seconde guerre mondiale et les années 70 que ce modèle diffusionniste a été utilisé, notamment avec l’arrivée des mass-média dont l’audiovisuel fait figure de référence. Les campagnes de promotion et de prévention accompagnent les programmes de santé. Les spécificités culturelles, environnementales, sociales et économiques sont alors examinées pour lever les freins à l’adoption des comportements souhaités. Malgré une publicisation renforcée, ces actions n’obtiennent pas forcément les résultats escomptés.

Devant l’immense production de matériel informatif et éducatif proposé pour renforcer les activités de services de santé (ateliers, conseils) plusieurs facteurs endogènes tels que le développement de compétences communicationnelles des travailleurs en santé, l’absence d’une vision intégrée des actions d’information à long terme et le manque de coordination entre le secteur de la santé et celui des communications contribuent à expliquer la portée réduite de ces campagnes. Ces constatations vont progressivement remettre en question le modèle linéaire axé sur les changements de comportements pour intégrer dans le processus de médiatisation de la promotion en santé, d’autres facteurs extérieurs tels la prise en compte des inégalités sociales. Ce nouveau modèle fondé sur l’empowerment (les capacitations et conscientisation des groupes) formalise les contours d’une nouvelle approche basée sur la participation et le co-développement. Elle appelle à une participation active des populations et met les individus au centre du dispositif communicationnel. D’une position individuelle (je-tu), l’IEC tend vers une analyse des processus relationnels (nous) qui se tissent entre les personnes, comme espace de participation, d’entente, de négociation de connaissances et de pratiques. (Renaud, 2007).

 

Usage des technologies de l’information et de la communication : transformation ou continuité ?

L’utilisation des TIC (Technologies de l’information et de la communication) et l’arrivée d’internet en santé ont largement favorisé la transformation de ce modèle communicationnel en opérant trois changements majeurs par rapport à l’usage des autres médias (Giddens, 1990) :

- la capacité à gérer le temps et l’espace dans les procédures de communication,

- l’intégration de nouvelles modalités relationnelles totalement délocalisées,

- l'appropriation réflexive des connaissances.

Avec l’accès direct à l’information, à tout moment, en tout lieu, la médiatisation de la santé devient lieu d’une apomédiation où le sens du partage des savoirs et des connaissances n’est plus seulement compris dans un simple système de circulation d’échanges mais s’inscrit dans un nouveau jeu de pouvoir entre le patient, le professionnel de santé et le tiers numérique (Eysenbach, 2008). Ce nouvel ordre négocié dans lequel la visibilité technologique permet de passer d’une sphère privée à une sphère publique, d’une gestion des communications asynchrone à une conversation synchrone, favorise le passage progressif du patient à celui d’usager puis de citoyen, revendiquant une fonction identitaire de pro-acteur de santé et non plus de récipiendaire passif de soins.

Ce n’est pas tant l’innovation technologique qui révolutionne le modèle communicationnel mais l'apparition massive de nouveaux producteurs d'information sur le web d’une part, et la mise en réseau des acteurs eux-mêmes à partir de critères d'intérêts communs d’autre part. Au point que le système numérique de santé centré sur l'utilisateur tend de plus en plus à évoluer vers un système de santé amélioré par l'utilisateur.


Le numérique et la promesse d’empowerment.

Pour le Dr Thomas Ferguson, cette nouvelle responsabilité donnée à l’usager est rendue possible grâce au système d’information sur lequel repose les dispositifs numériques du web 2.0. Selon lui, l’usager de santé-patient vient à devenir un « e-patient » engaged (impliqué dans sa prise en charge), equipped (éduqué/informé sur sa maladie), enabled (se donne les moyens d'agir) et emanciped (émancipé) et ce, par le recours aux fonctionnalités techniques et aux espaces de socialisation du web 2.0. L’empowerment serait la constitution de toutes ces capacitations tant au niveau individuel qu’au niveau collectif.

Ainsi et selon lui, l’empowerment numérique rejoindrait la conception proposée par Nina Wallerstein, où les habilités ne se résument pas au simple fait d’être actif, mais s’inscrivent dans une logique d’influence personnelle ou collective sur l’environnement (Ajoulat, 2002). Appliquée à la santé communautaire dans un principe de prévention et d’éducation à la santé, l’empowerment offre les moyens à l’individu de prendre des décisions et d’exercer le contrôle sur sa vie personnelle (self-concept) et à la communauté « empowered » d’utiliser collectivement leurs compétences et leurs ressources pour satisfaire leurs besoins collectifs par l’entraide, la résolution de conflit et l’influence sur la qualité de vie. Dans ce modèle où la société civile dispose d’une forte autonomie, où les dispositifs numériques participatifs sont très réactifs et où ils ont une capacité décisionnelle, voire constituent un « quatrième pouvoir » (Bacqué, 2005), la révolution numérique serait donc un levier efficace à la mise en œuvre de la démocratie sanitaire. C’est que nous nous proposons de vérifier.


Le numérique, levier à la démocratie sanitaire ?

Selon les dernières études du CREDOC, plus d’un français sur trois, au cours des 12 derniers mois, a utilisé l’Internet pour chercher des informations relatives à sa santé ou à celle d’un proche. Les analyses publiées par la HAS mentionnent qu’un patient sur cinq environ, consulte un site Internet pour rechercher de l’information médicale ou de santé. Force est de constater que l’usage d’internet en santé devient ainsi le premier média utilisé capable d’apporter au citoyen-patient l’information sur le sujet de son choix, au moment où il en a besoin et au niveau de connaissances qui est le sien.

Ce droit gagné par le citoyen à s’informer sur sa santé se traduit par une offre foisonnante et d’une grande hétérogénéité dans la production d’informations. La classification typologique des sites en fonction du contenu et des producteurs (professionnels, institutionnels, marchands, associatifs, grand public) proposée par Hélène Romeyer (2008) permet d’éclairer le repérage des différents dispositifs numériques dans l’écosystème actuel et d’identifier leurs valeurs d’usages. Car la question de l’accessibilité informationnelle pour tous, prend dans l’action, des effets différents en fonction du producteur de messages.

Avec les outils numériques issus notamment du web 2.0 chacun peut produire, contribuer à l'échange d'informations et interagir (partager, échanger, etc.) de façon simple, tant au niveau du contenu que de la structure des pages (Kivits, 2012). Alors que les institutionnels vont cibler prioritairement la qualité de l’information dans sa fiabilité, sa crédibilité, sa clarté, sa compréhension pour répondre au plus près aux besoins de savoirs et accompagner l’aide à la décision (Cecci, 2008), les sites à vocation commerciale tendent à privilégier des réponses associées à des comportements surreprésentés et générateurs de revenus (Picard, 2012). De plus, l’expression des citoyens eux-mêmes, structurée sous forme de description, de coopération, de discussion et rendus lisibles par les fonctions du web social (Proulx, 2010) contribuent à la reconnaissance de communautés virtuelles et de réseaux sociaux dans l’espace de la santé communautaire où le partage du savoir expérientiel de leur maladie devient un espace éducatif entre pairs (Goulinet, 2013).

Face à cette diversité d’objectifs, de discours et d’actions, cette démocratisation telle que présentée par Marilyn Ferguson, selon laquelle le réseau Internet constitue « le socle d’un nouveau paradigme où l’individu se voit doté d’un pouvoir d’autonomie par l’accès à l’information, d’une capacité à choisir son système de santé, dans une société décentralisée » est-elle, pour autant, l’illustration d’une démocratie sanitaire ? Considérant la démocratie sanitaire comme une démarche associant l'ensemble des acteurs du système de santé dans la concertation, l'élaboration et la mise en œuvre des politiques, le numérique favorise certes, la participation et la promotion des droits individuels et collectifs des usagers, mais permet-il pour autant, le développement de compétences et la conscience critique (individuelle et collective) favorable à l’adoption, au changement ou à la consolidation des comportements propices au bien-être individuel et collectif, traduisant le véritable sens de l’exercice démocratique ?

Dans son article de blog « Et si la démocratie sanitaire était virtuelle ? », Vincent Fromentin met en exergue le paradoxe entre le potentiel d’influence des outils numériques en faveur de la promotion de la santé d’une part et la persistance d’inégalités sociales dans l’accès à l’information et l’appropriation des messages de prévention d’autre part. Antoine Vial, dans son intervention « Démocratie sanitaire électronique ? » prend l’exemple de l’explosion du marché des applications numériques communicantes santé/bien-être, multiplié par deux entre 2011 et 2012 et s’interroge sur « l’efficacité de tels programmes de prévention qui s’invite dans tous les aspects de la vie personnelle : sport, parentalité, alimentation, vie de couple, vieillesse etc. mais au bénéfice de qui ? »

En conséquence, les fonctionnalités techniques proposées par le web 2.0 ne seraient pas les seules garantes d’une appropriation efficace de comportements favorables à l’état de santé des individus. Passer d’une démocratisation à la démocratie sanitaire numérique nécessite, au delà de l’accessibilité matérielle et fonctionnelle, des habiletés, tant pour le producteur que le récepteur du message. Or, des disparités subsistent et constituent le socle de ce qui est appelé plus communément « fracture numérique ».


La fracture numérique : des équipements aux usages, les disparités persistent

Apparue dans les années 1990, la notion de “fracture numérique” désigne le fossé séparant ceux qui bénéficient de l’accès à l’information numérique (les “info-riches”) et ceux qui demeurent privés des contenus et des services (les “info-pauvres”).

La note de synthèse de 2011 rédigée à l’attention du premier ministre pose le constat d’inégalités à trois niveaux :

- Au niveau générationnel

L’âge est de loin le facteur le plus important et le plus discriminant. Bien plus que la simple possession de l’outil, c’est dans l’utilisation des équipements (ordinateurs, tablettes, Smartphone) et dans l’accès à d’Internet que les écarts se creusent. Les seniors, qui représentent en France environ 21 % de la population, sont particulièrement concernés : seuls 18 % des plus de 65 ans utilisent Internet contre 65 % au Danemark et 68 % en Finlande . En 2013, la tendance est identique : seulement 39% des 70 ans et plus sont connectés. Cette tranche d’âge reste la seule catégorie sociale identifiée où internet n’a pas encore conquis la majorité des individus.

- Au niveau socio-économique

L’accès aux technologiques numériques reste assujetti aux conditions de revenus, d’éducation et d’environnement social et/ou familial. Entre 2011 et 2013, La possession d’un capital économique et culturel va de pair avec l’équipement, voire le multi-équipement en informatique (ordinateur, tablette, smartphone, etc.) De même la probabilité de trouver un ordinateur est largement plus élevée chez les personnes vivant au sein d’un foyer (97% dans les foyers de quatre personnes et plus) que pour les personnes vivant seules.

- Au niveau culturel

Si chez les seniors, les raisons évoquées des non-usages des outils numériques sont liées à l’absence de besoin, à une résistance (ou une peur) face à la nouveauté, au coût d’acquisition du matériel, ainsi que la crainte de ne pas maîtriser l’outil, les plus jeunes, logiquement reliés au réseau internet depuis leur naissance, (Digital Natives) subissent également des risques de marginalisation dans la société numérique de demain. En 2008, l’étude Belge menée sur les 16-24 ans, démontrait que pour 36 % d’entre eux, la maîtrise d’internet était limitée et que leurs capacités étaient restreintes à réaliser des tâches élémentaires. L’article publié en 2014 de l’ECLD Fondation, autorité de certification de programmes de formation aux compétences informatiques, confirme ce constat de connaissances rudimentaires au fonctionnement et à l’utilisation des TIC. Bien que l’exposition technologique leur soit donnée, Marc Prensky , évoque pour sa part, le besoin d’engager une forme de «sagesse numérique» auprès des digital natives. Il convient selon lui, de les doter de capacités d’évaluation critique des outils.


Simples différences ou réelles inégalités ? L’enjeu des compétences.

Cette dernière observation amène au postulat selon lequel l’accès aux TIC ne conditionnerait pas automatiquement un usage effectif et encore moins un usage autonome et efficace. De même, pour affirmer l’existence d’inégalités numériques, il faut que ces différences dans le non-accès et le non-usage créent des phénomènes de ségrégations et d’exclusions. C’est pourquoi, si la fracture numérique renvoie à un déficit en termes de moyens, d’équipements et d’accès (fracture matérielle) d’autres disparités de type sociocognitives ainsi que le manque de ressources sociales favorables à des pratiques de socialisation valorisantes sont à considérer (Brotcorne et Valendruc, 2009).

En éducation et pédagogie des TIC, trois niveaux de compétences complémentaires (Vendramin et Valenduc, 2003 et 2006 ; Van Dijk, 2003 et 2005) sont identifiées pour constituer le socle d’une culture numérique (digital literacy) :

- les compétences instrumentales ayant trait à la manipulation du matériels et logiciels. Elles couvrent en premier lieu les compétences opérationnelles qui relèvent d’un savoir-faire de base. Que ce soit dans un environnement domestique ou professionnel, les compétences instrumentales comprennent les compétences techniques et les capacités de raisonnement pour faire face aux bogues, virus et autres aléas techniques quotidiens.

- les compétences structurelles ou informationnelles qui concernent la nouvelle façon d’entrer dans les contenus en ligne, c’est à dire chercher, sélectionner, comprendre, évaluer, traiter l’information. Elles sont nécessaires pour utiliser les procédures de navigation, les hypertextes, les moteurs de recherche, les forums de discussions, les services interactifs ou coopératifs du web 2.0.

- les compétences stratégiques. Elles concernent l’aptitude à utiliser l’information de manière proactive, à lui donner du sens dans son propre cadre de vie et à prendre des décisions en vue d’agir sur son environnement professionnel et personnel. Elles soutiennent les comportements orientés vers un but. Si le besoin d’une maitrise de ces compétences se faisait sentir avec les médias audiovisuels, les médias interactifs en ligne, de par le potentiel du web sémantique accentuent l’importance et l’urgence de les maîtriser.


La nécessaire construction d’une médiation numérique au sein des pratiques éducatives

Adossée à une action de promotion, de prévention et de l’éducation en santé, la prise en compte des ces trois niveaux de compétences numériques est à ajuster avec les quatre niveaux de compétences requises à la construction d’une littératie en santé - Heath literacy - (Gauthier, 2005).

A l’image du modèle canadien qui a développé la Health Activity Literacy Scale (HALS), les recherches menées par le Conseil Canadien de l’Apprentissage (CCA), cherchant à vérifier l’existence d’un lien entre le niveau de littératie et la santé, ont permis de démontrer que l’acculturation reste le meilleur prédicateur de l’état de santé d’une personne (Richard, Lussier, 2008). Or, l’étude réalisée par les auteurs fait également remarquer que ce niveau se détériorerait avec l’âge et l’état de santé.

Aussi, loin d’être statique, cet indicateur s’insère dans un processus d’interconnexions complexe où les médias et notamment le numérique sont des parties prenantes à part entière.  

En cela, la prise en compte des inégalités d’usages et l’hétérogénéité des compétences numériques seraient à considérer dans le parcours de vie de la personne, au même titre que son parcours de santé. En intégrant les usages et non-usages numériques dans l’écosystème de santé de l’usager, en ayant une meilleure visibilité sur ces pratiques d’information et de communication, cela permettrait d’une part d’adapter plus spécifiquement les messages de promotion, de prévention et d’éducation (information push) et d’autre part d’accompagner, orienter et conseiller l’usager dans l’apprentissage de comportements favorables à sa santé par une meilleure connaissance de son niveau de littératie (information pull).

En conséquence, les dispositifs numériques ne sont pas uniquement des objets de médiatisation mais bel et bien de médiation, par leur capacité de mise en relation entre l’objet (outil numérique) l’action (changement de comportement de santé) et le sujet (l’usager). Ce que Daniel Peraya confirme en indiquant que « tout dispositif médiatique doit être considéré comme un outil cognitif dans sa double dimension matérielle et symbolique ».

La force des réseaux sociaux, les forums de discussions, les sites contributifs sont autant de possibilités pour les professionnels de développer des espaces de négociation, de conciliation, d’arbitrage et de résolution de conflits pour accompagner des publics variés vers l'autonomie, dans les usages quotidiens des technologies, services et médias numériques au service de leur bien-être physique, psychologique et social.


Vers une nouvelle écologie de la santé ?

L’accompagnement à l’usage permettant l’instauration de pratiques vertueuses, favorables au développement des capacitations individuelles et collectives, n’est pas le seul fait d’un enjeu pédagogique. C’est une réelle opportunité pour la promotion de la santé 2.0 de se saisir des ces nouvelles modalités de médiatisations pour élargir le prisme d’actions des campagnes de prévention et d’éducation et démultiplier la portée des messages. Néanmoins, l’inclusion numérique n’a de sens que si elle s’adosse à l’inclusion sociale. La prise en compte du niveau de littératie numérique et de santé réclame d’adapter le modèle IEC afin de ne pas engranger des inégalités supplémentaires mais bien de favoriser le dialogue, d’interroger, d’écouter, de répondre aux besoins, dans une approche réflexive propre à toute démarche démocratique.


L'article en version imprimable (avec ses notes et sa bibliographie) est disponible ici. 

 
 
Alliage, une tablette tactile à destination des seniors aquitains
 

Tablette Alliage : analyse des usages par l'équipe de recherche RAUDIN (Recherches Aquitaines sur les Usages pour le développement des dispositifs numériques).

Didier PAQUELIN, Karine CAILLEAUX, Julien GELLY, Géraldine GOULINET FITE, Emile POUBLET-CANTON.


Un projet : améliorer la qualité de vie des seniors et permettre le maintien à domicile dans des conditions de sécurité et de bien-être satisfaisantes.

Face au vieillissement continu de la population, au constat d’une précarisation de cette tranche de la société de plus en plus marquée, accentuée par la réalité d’une fracture numérique, le projet Alliage a regroupé un panel de 28 seniors âgés de 59 à 90 ans. Ces derniers ont été profilés selon 3 critères :

- la présence d’une pathologie (AVC, DMLA, surdité, début d’Alzheimer, paralysie, parkinson)

- l’intérêt et la motivation hors niveau de connaissances informatiques

- l’environnement (social, géographique)

Deux phases ont ponctuées ce projet depuis sa conception jusqu’à l’analyse des usages :

- une phase de co-construction avec les utilisateurs dont l’objectif a été de produire des offres et des services adaptés aux besoins et attentes des seniors depuis le design jusqu’aux développement de l’application en logiciels libres ;

- une phase de mise en usage à travers un dispositif d’accompagnement suivie d’une évaluation qualitative et quantitative en vue d’étudier les écarts et les facteurs de concordance entre les attendus et la réalité d’usage à partir de la chaîne de valeur.


Un outil : proposer un équipement numérique mobile, maniable, intuitif et abordable.

L’application Alliage, proposée sur tablette tactile est découpée en 6 thématiques :

- espace personnel : twittalliage, blaballiage, agenda, mails, répertoire,

- informations : internet, presse, radio, vidéos,

- culture et distractions : jeux, recette de cuisine, encyclopédie,

- domotique et sécurité : capteurs monoxyde de carbone, température,

- santé : dossier médical personnel, analyse, vaccins, prévention,

- service à domicile : plateaux repas.


Un environnement : expérimenter différents contextes de mise en usage.

4 territoires d’expérimentation en Aquitaine (département 40, 64, 24, 47) ont été choisis en fonction de plusieurs particularités :

- géographique : rural (CC de Salignacois/ CC de Thèze) ou urbain (Ville de Marmande/Ville de Mont de Marsan)

- réseau et infrastructures : débit numérique, structures médico-sociales, associations, services à la personne, etc.

- politique : santé, solidarité, social, numérique


La méthodologie retenue

L’analyse des usages a été réalisée à partir du recensement des traces d’activités numériques puis complétée par des entretiens individuels semi-directifs au niveau micro (seniors et aidants naturels), méso (collectif de professionnels) et macro (élus). L’analyse des discours a permis la construction d’une échelle de valeurs afin de saisir les normes d’acceptabilité (technique et sociale), les modalités communicationnelles et organisationnelles abordées dans l'approche situationnelle, les logiques d’usages en fonction des normes socioculturelles et de santé.


Que retenir de l’expérimentation ?

A partir des hypothèses de travail, l’analyse des usages a permis de mettre en exergue trois éléments prédominants ;

1. L’usage répond à une logique d’autonomie et d’auto-efficacité pour le senior (micro)

Dès lors que les compétences instrumentales sont maitrisées, l’objet s’intègre dans le quotidien des seniors et devient un support d’évaluation et/ou de contrôle de ses capacitations pour soi et envers les autres. Plus le processus de renarcissisation est marqué, plus la projection dans l’usage est précise. Les champs de la santé (télésurveillance, programmes de prévention, échanges dématérialisés) et du commerce électronique sont ciblés en priorité par les utilisateurs. Dans la mesure où les applications « Santé » « Domotique » et « services à domicile » ont été partiellement installées, ces intentions d’usages n’ont pu être vérifiées.

2. L’usage répond à une logique de communauté d’intérêt et d’inclusion sociale (méso)

L’analyse statistique des connexions et la conduite des entretiens font apparaître une nette corrélation entre les pratiques réalisées et l’environnement social. La relation à l’autre, médiatisée par la tablette, s’exprime par le besoin de renforcer des liens sociaux préalablement construits dans la vie réelle. Qu’il s’agisse d’une sphère intime et personnelle (famille, proches) ou d’une sphère sociale (amis, communauté) plus l’envie de maintenir son réseau physique est grand, plus les pratiques communicationnelles sous forme de discussion (twittalliage, bablalliage) ou d’échanges (skype, mails) sont vérifiées.

3. L’usage répond à une logique d’accompagnement (macro)

Le succès de la mise en usage est étroitement lié aux conditions d’accompagnement menées sur les territoires. Plus l’accompagnement est formalisé par une entité physique et appuyé par des supports écrits de contrôle et d’évaluation, plus la confiance et les risques d’abandon sont réduits. Outre les valeurs d’un apprentissage formel, l’existence et la reconnaissance des apprentissages informels (aidants, famille) privilégiant l’expérience, la personnification, l’effectivité viennent surenchérir les conditions de réussite.

 
 
D'autres expériences en Aquitaine et ailleurs
 

CEPPIA, un outil de coordination et d’échanges mettant en lien tous les acteurs du parcours éducatif du patient.

http://cetba.fr/ceppia

 

PsychoActif (sur twitter @psychoactif), une organisation d’auto-support sur Internet pour des consommateurs de substances psychoactives.

https://www.psychoactif.org/forum/index.php

 

Retrouvez les supports de présentation de la journée «Promotion de la santé 2.0, état des lieux, enjeux et perspectives» du 27 novembre 2014.

http://www.peps-aquitaine.org/actualites

 

Les 27 et 28 novembre derniers, l’Ireps Réunion organisaient deux journées intitulées"Technologies de l’information et de la communication, quels enjeux pour la promotion de la santé."

http://jeps.re

 
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Agenda
EN SAVOIR PLUS SUR : PEPS-AQUITAINE.ORG
 
Echange
3 mars 2015
Saint-Paul-Lès-Dax
Le partenariat : mythe ou réalité ?
   
 
peps

Notre objectif : promouvoir la santé, de manière équitable sur tout le territoire, en renforçant la compétence des acteurs, en favorisant le partage et la mutualisation, en visant l'harmonisation des pratiques et en optimisant les ressources disponibles